Alliance des Professeures et Professeurs de Montréal
16 novembre 2004
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Lettre parue dans Le Devoir - La maîtrise de la langue française - LA RÉFORME DE L'ÉDUCATION: UN PLACÉBO SUCRÉ

L’ex-ministre de l’Éducation, Mme Pauline Marois – la mère de la réforme de l’éducation –, affirmait dans une lettre publiée dans Le Devoir du 9 novembre qu’il est trop tôt pour mesurer les effets de la réforme de l’éducation sur la qualité du français à l’école.

Comme certains parents, Mme Marois refuse de voir grandir son bébé et d’admettre qu’il emprunte une autre voie que celle qu’on lui avait tracée. L’ancienne ministre de l’Éducation sait mieux que quiconque que sa réforme, dessinée au lendemain de la Commission des états généraux sur l’éducation, a dévié de ses grands desseins de « viser la réussite pour tous », de recentrer l’enseignement sur les matières de base et d’accorder une attention particulière à la grammaire, au vocabulaire, à la syntaxe et à la ponctuation dans les cours de français.

La nouvelle rendue publique la semaine dernière sur les difficultés de pourvoir les écoles de manuels de grammaire est un symptôme révélateur des effets secondaires de l’implantation de la réforme des programmes de français qui a précédé et inspiré la réforme de l’éducation.

Basé sur l’approche communicative et la pédagogie de la découverte, l’enseignement du français est depuis plus de 15 ans davantage axé sur l’expérimentation au détriment de la compréhension des règles fondamentales de la syntaxe, de la ponctuation et de la grammaire. Pourquoi alors un manuel ? Le président de la Fédération des directions d’établissement scolaire, M. Serge Morin, a d’ailleurs confirmé cette approche la semaine dernière en affirmant « qu'avec la réforme, le manuel ne prend qu'une toute petite place dans la pédagogie ».

Les objectifs à atteindre par les élèves sont maintenant centrés sur sa capacité de développer la compétence de communiquer, en d’autres mots, « de se faire comprendre ». Mme Marois a beau prétendre que sa réforme permettra « qu’une plus grande attention soit portée à la structure de la langue et à ses notions de base », la réalité est bien différente. Les taux de réussite en français à l’école secondaire ont augmenté seulement parce que les critères d’évaluation sont moins sévères et parce que le redoublement n’est plus possible. De sorte que lorsque les connaissances en grammaire, en syntaxe, en ponctuation et en vocabulaire sont véritablement mesurées lors des épreuves d’admission à l’université, une majorité de candidates et candidats échouent l’examen de français, même en formation des maîtres.

L’implantation de la réforme de l’éducation au secondaire ne viendra malheureusement pas pallier les lacunes de la réforme des programmes de français. Le développement des compétences disciplinaires et transversales dans l’approche préconisée par le MEQ prime sur l’enseignement systématique et l’évaluation des notions de base de la langue française. Ainsi, au lieu d’apprendre les règles de base de la langue et de les utiliser pour exprimer nos compétences, on procède à l’inverse en espérant qu’à travers les compétences, l’élève acquerra des connaissances de base.

De plus, l’organisation scolaire par cycles (1er cycle = secondaire I, II et III, 2e cycle = secondaire IV et V) et l’intégration à tout prix des élèves en difficulté (avec l’abolition des cheminements particuliers de formation) qui s’ajouteront à ceux ayant des acquis de divers niveaux mais promus de façon automatique grâce à la politique de non-redoublement, rendra donc les classes des écoles secondaires encore plus hétéroclites. Comme si ce n’était pas suffisant, la multiplication des projets préconisée par la réforme de l’éducation a aussi pour effet de multiplier les matières spécialisées à option (musique, informatique, etc.). À cause de contraintes d’organisation scolaire, ces groupes sont souvent formés d’une vingtaine d’élèves, ce qui a pour effet de provoquer des débordements dans les groupes des matières de base, telles le français ou les mathématiques, qui sont composés de 32 à 35 élèves.

Malheureusement, Mme Marois, votre réforme a mal grandi. Plus de 375 enseignantes et enseignants de près de 300 établissements scolaires de la grande région de Montréal, réunis en colloque la semaine dernière, ont constaté que les effets escomptés de la réforme de l’éducation ne correspondent pas aux effets observés. Il faut revenir à l’enseignement systématique de la grammaire, de la syntaxe, de la ponctuation et du vocabulaire; il faut que ces notions soient évaluées et que ces résultats comptent, qu’ils aient un impact sur la réussite et la promotion.

À défaut d’un virage à 180 degrés, l’effet réforme de l’éducation sur la qualité du français se limitera à l’effet placébo au goût sucré… donc plus facile à avaler.

Pierre St-Germain, président