Politique d'évaluation des apprentissages - LA RÉVOLUTION DU NON-SENS OU COMMENT ÉCONOMISER 500 MILLIONS $ PAR ANNÉE SUR LE DOS DES ÉLÈVES EN DIFFICULTÉ
Le dépôt de la politique d’évaluation des apprentissages du ministre de l’Éducation, M. Pierre Reid, vient de confirmer que la révolution du non-sens est amorcée. Le noble objectif de donner une chance égale de réussite à tous les élèves est tombé aux barricades, cédant sa place, au sommet des priorités, à celui de la réussite pour tous les élèves. À première vue, l’orientation semble avoir changé pour le mieux, mais il n’en est rien quand on analyse la politique ministérielle de près. Parce que ce document ministériel, cette pièce maîtresse de la réforme et de la vision éducative du Québec, incite désormais les enseignantes et enseignants à évaluer les réussites des élèves plutôt qu’à les amener vers la réussite.
Finis l’école commune, le curriculum national de Gaspé à Gatineau. Finie aussi l’épreuve unique pour les élèves de la 1re à la 4e rangée d’une même classe. Dorénavant, l’évaluation des apprentissages devra s’effectuer dans le respect des différences : « le respect des différences suppose l’adaptation des modalités d’évaluation aux particularités de certains élèves tout en maintenant des exigences uniformes », peut-on lire dans le document du ministère. La chose et son contraire ! Et la chose ne peut que prendre le dessus sur le contraire avec une telle orientation. Il y aura donc une évaluation adaptée en fonction de la capacité et du rythme de chaque élève « pour lui permettre de poursuivre ses apprentissages selon ses caractéristiques, ses aptitudes et ses aspirations ». En clair, ce que l’adaptation aux particularités de l’élève suppose est une évaluation pour les forts et une autre pour les élèves en difficulté. Ainsi, tout le monde va réussir, tous les élèves seront évalués en fonction de leurs propres forces.
La 8e orientation de la politique d’évaluation prétend à l’amélioration de la qualité de la langue. Pourtant, le document stipule en toutes lettres, à la page 23, « qu’il ne saurait être question d’enlever des points aux élèves pour leurs erreurs dans l’utilisation de la langue ». Pour les élèves allophones, l’abdication du ministre en ce qui a trait à la maîtrise de la langue est encore plus grande : « le souci de la qualité de la langue ne devrait pas conduire à réduire les possibilités de reconnaissance des compétences de ces élèves ». Quater minus deu égale deu. C’est la bonne réponse, tu as réussi l’examen ! Mais où était le ministre Reid au moment de la Commission Larose ?
Ce sont les élèves en difficulté qui paieront le prix de cette réforme de la réussite automatique pour tous. Le ministre Reid confirme avec sa politique ce que son ministère tente d’implanter depuis quelques années : l’abolition de l’échec et du redoublement. En axant uniquement l’évaluation sur les compétences, en adaptant l’enseignement et l’évaluation en fonction du rythme et des capacités de l’élève, il sera dorénavant bien difficile de juger si un élève est en difficulté ou en retard d’apprentissage. Performant tous à leur mesure, ils n’auront donc plus besoin de services éducatifs de soutien ou de mesures de rattrapage tel le redoublement puisqu’ils seront toujours en voie de développer des compétences. C’est catastrophique !
La population est en droit de se demander quels sont les véritables motifs qui poussent le MEQ à proscrire les mots « échec » et « redoublement » de la politique d’évaluation des apprentissages. Le ministre Reid a beau plaider qu’ils sont néfastes pour l’estime de soi des élèves, ses motivations ne seraient-elles pas que l’abolition du redoublement lui permet d’économiser plus de 500 millions de dollars par année ? Cochez oui !
Ses promesses de compenser la mesure de redoublement par des services d’orthopédagogie ou de psychoéducation sont de la poudre aux yeux. Plus personne n’y croit. Certaines commissions scolaires ont déjà aboli le redoublement et les ressources professionnelles n’ont pas augmenté, elles ont même été réduites. Le MEQ fonctionne toujours avec des quotas d’élèves ayant droit à ces services d’adaptation scolaire. On fera avec le redoublement ce que le gouvernement a fait avec le virage ambulatoire en fermant des lits et en promettant de soigner les patients à la maison. Il n’y a pas plus de soutien à domicile et les lits sont fermés. Il n’y aura plus de redoublement et les élèves en difficulté n’auront pas plus de services de soutien. C’est un leurre !
Le ministre réussit donc à réaliser une compression budgétaire de 500 millions de dollars sans jamais devoir prononcer le mot « coupure ». Chapeau ! Quel tour de force ! Est-ce que l’estime de soi des élèves qui auront cheminé tout au long du primaire dans l’illusion de la réussite sera améliorée le jour où ils apprendront qu’ils n’ont pas les acquis pour accéder a la formation générale au secondaire et que la seule option qui s’offrira à eux sera le cheminement particulier de formation qui mène à des métiers sous-spécialisés ? Comment se portera l’estime de soi des élèves du secondaire quand ils seront refusés au cégep même s’ils n’ont jamais échoué un cours ni redoublé une année ?
Les parents, le personnel scolaire, les citoyennes et citoyens qui se préoccupent de l’avenir de la société québécoise devront se lever pour empêcher le ministre Reid et le gouvernement Charest d’appliquer cette réforme de la réussite automatique. Cette réforme qui provoquera la disparition de l’école publique au profit d’un nouveau modèle : l’école adaptée. Cette réforme qui consacre l’école à deux vitesses : l’école adaptée et l’école privée. En effet, cette politique d’évaluation est imposée à l’école publique alors que les établissements d’enseignement privés n’y sont pas soumis mais « peuvent y trouver l’information dont ils ont besoin », peut-on lire à la page 7.
Cette politique d’évaluation, tout comme la réforme en cours, laisse présager que les savoirs et leur enseignement ne sont plus importants et que la priorité est donnée aux savoir-faire. Remplacer le relevé de notes ministériel par un relevé de compétences en secondaire 4 et 5 n’implique-t-il pas que les acquis communs de base se terminent en secondaire 3 ? Après cela, c’est l’école à la carte. À chacun la responsabilité de faire sa propre grille-matières. C’est le modèle de la formation professionnelle appliqué aux jeunes. Le système d’éducation se plie aux exigences des entreprises et du marché de l’emploi qui souhaitent un large bassin de main-d’œuvre formée de façon rapide et économique sans se soucier de l’éducation du « bon citoyen ». Pas de temps ni d’argent à perdre avec la culture générale des étudiants. À quoi bon enseigner la littérature ou l’histoire à un futur ouvrier ? Pour ce qui est de « l’élite », l’école privée s’en chargera.
Les enseignantes et enseignants de Montréal, comme nos collègues des autres régions et les contribuables québécois, ne veulent pas d’un système d’éducation public qui offre des diplômes à rabais, qui forme des spécialistes de la plomberie ou de l’architecture sans qu’ils aient accès aux savoirs, à la connaissance et à la culture générale. Cette politique ne fait qu’entretenir l’illusion de la réussite. 500 millions de dollars d’économie ne valent pas la condamnation de milliers d’élèves à voir, dès le primaire, éclater leur rêve de devenir pompier, informaticien ou médecin.
Résumons en termes économiques et financiers. En réalité, le ministre a trouvé le moyen de désinvestir et de s’intégrer à la « réingénierie » de l’État souhaitée par son gouvernement, en coupant l’aide aux enfants en difficulté. M. Reid le fait en présumant que les résultats et les possibilités réelles de réussite de cette clientèle ne seront pas à la hauteur des sommes investies. Il ne peut cependant couper radicalement les services à ces élèves sans soulever un tollé. Cette réforme vient à son aide. C’est dur, froid, mais c’est ainsi ! Cette réforme est la réponse, version éducation, à la lutte au déficit. Ses dommages collatéraux sont nombreux et inacceptables : abandon des élèves en difficulté, diminution des savoirs collectifs, effritement culturel de la population.
La révolution du non-sens, c’est l’école publique en péril. Le Québec ne peut pas accepter ça.
par Pierre St-Germain, président
Alliance des professeures et professeurs de Montréal
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