Lettre au Devoir : RÉFORME OU PAS, LES JOURNÉES PÉDAGOGIQUES SONT NÉCESSAIRES
Les journées pédagogiques sont à nouveau au banc des accusés. Dans son éditorial du 18 mai dernier, Mme Paule des Rivières les condamne après un bien court procès. Les réunions quotidiennes du bureau éditorial du Devoir, les répétitions des artistes ou les séminaires auxquels assistent les chercheurs ne sont jamais invoqués par les commentateurs de la scène publique pour clouer ces personnes au pilori.
Pourtant les journées pédagogiques n’ont rien de bien différent de tous ces exemples. Le fait de consacrer 10% de leur temps à se concerter, à préparer leur prestation et à se perfectionner, pour ne nommer que ces fonctions, n’a rien d’extraordinaire dans le monde professionnel. Certains professionnels tels les psychologues y consacrent jusqu’à la moitié de leur temps de travail. Leurs clients n’y voient pas pour autant un « congé thérapeutique ».
Pourquoi est-il normal qu’un ingénieur passe plus de temps en réunion de coordination avec les entrepreneurs qu’à approuver des plans ? Tout le monde comprend que la vérification de la jurisprudence accapare davantage un avocat que sa plaidoirie. Personne ne parle de congé quand un médecin prend le temps de lire ses dossiers entre deux consultations ou quand les employées des banques préparent le contenu de leur caisse derrière des portes closes. Comment se fait-il que les profs doivent encore justifier la nécessité de ce travail en l’absence des élèves?
Vingt journées pédagogiques sur un calendrier de 200 jours, c’est encore insuffisant pour se concerter, planifier et organiser toutes les tâches qui sont maintenant confiées au personnel enseignant. On demande à l’école d’instruire et d’éduquer la jeunesse québécoise et de pallier tous les problèmes sociaux qu’elle vit. Combattre la pauvreté, la faim, la violence ou l’exclusion tout en assurant l’apprentissage à celles et ceux qui en sont victimes, ça ne s’improvise pas. En plus, on demande aux profs de réinventer l’école avec une réforme qui vise un enseignement plus personnalisé, voire même individualisé. Réforme ou pas, l’ajout de journées pédagogiques est une demande historique de l’Alliance pour répondre aux besoins organisationnels de toutes les nouvelles missions confiées à l’école.
Il n’y a pas contradiction dans le fait que l’Alliance réclame à la fois des journées pédagogiques supplémentaires et plus de moyens pour relever les nombreux défis de l’école montréalaise. Les deux sont indispensables si on veut réduire les taux d’échec et de décrochage à Montréal.
Les enfants ne vont pas assez longtemps à l’école, disiez-vous Mme des Rivières ! L’idée d’allonger les journées de classe ou le calendrier scolaire n’est pas un gage de réussite pour autant. Cela relève de la pensée magique de croire que seul le temps, sans contenu et sans moyens, peut redresser la situation. Il faudrait tout de même du temps pour préparer ces heures de cours supplémentaires.
Pour comprendre l’utilité des journées pédagogiques, encore faut-il savoir de quoi elles sont composées. Sur les 18 journées accordées à la CSDM, la Commission scolaire en affecte trois avant le début des classes et trois à la fin du calendrier scolaire. Inutile d’épiloguer sur la pertinence de ces six journées. Organiser l’accueil et l’année scolaire de centaines d’enfants, trouver le matériel pédagogique manquant, affecter les profs aux multiples comités, sans parler des répétitions des plans d’évacuation en cas d’incendie ou de fusillade, ce ne sont que quelques-unes des tâches qui comblent ces trois jours de la rentrée. Les trois journées de fin d’année servent à la correction et à la compilation des notes de la dernière étape et des examens de fin d’année - pas le choix, les notes doivent être consignées avant les vacances. Il reste donc 12 journées pédagogiques. Soustrayez immédiatement trois journées pour l’éva- luation et la préparation des remises de bulletins des autres étapes. Certains peuvent penser que ces journées sont utilisées pour les corrections d’examens et de travaux. Eh bien non, elles sont faites à la maison, le soir et la fin de semaine.
Il faut aussi compter au moins deux jours pour du perfectionnement collectif. Réforme ou pas, les manuels scolaires, les programmes et les méthodes pédagogiques sont en constante évolution. Ces perfectionnements communément appelés « mises à jour » sont incontournables. Dans les sept journées qui restent, les profs doivent à la fois assister aux réunions convoquées par les directions, adapter les plans d’intervention auprès des élèves en difficulté avec les psycho-éducateurs ou les orthopédagogues qui, depuis les coupures, se partagent entre plusieurs écoles, préparer du matériel pédagogique, des ateliers, des exercices, des examens, tout en se concertant entre collègues pour s’assurer d’une progression au même rythme des élèves de chaque niveau.
Toutes ces tâches peuvent difficilement être effectuées entre trois heures et quatre heures, comme vous le dites Mme des Rivières. Cette heure insuffisante chaque jour sert à la fois à préparer la classe pour les cours du lendemain, à rencontrer des parents ou à leur téléphoner, à siéger à l’un des nombreux comités, quand ce n’est pas à encadrer la récupération, le rattrapage, la retenue des élèves ou les activités parascolaires. S’il existe des ligues de basket-ball, des clubs de lecture, des équipes de génies en herbe ou des harmonies dans nos écoles, c’est parce que des profs s’en occupent après la classe.
Associer les journées pédagogiques à des congés équivaut à se priver de concertation, de formation, de planification et d’organisation. C’est faire rimer éducation avec improvisation. Est-ce vraiment cela que vous souhaitez?
François Audet,
président de l’Alliance des professeures et professeurs de Montréal
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